vendredi 26 Décembre 2003

Archives

 

REPORTAGE

Dans le Pas-de-Calais, un réseau d'associations tente de remettre le pied à l'étrier de "ceux qui ont vraiment été cassés"

 

France Active, 32 fonds pour aider l'insertion

Le groupe Ardense a reçu il y a deux ans le soutien financier d'Inseraction  62. Lancé à l'initiative du conseil général du Pas-de-Calais et présidé par l'un de ses élus, Philippe Vasseur (PS), ce groupement d'intérêt public a été créé avec l'appui de l'association France Active, qui regroupe 32 fonds semblables en France, voués à "lutter pour l'insertion par l'économique en apportant aux porteurs de projets un accès au crédit, une expertise et un soutien financier". Actuellement présidée par l'ancien ministre (PS) Christian Sautter, adjoint aux finances du maire de Paris, assisté par Edmond Maire, ex-secrétaire général de la CFDT, France Active - dont le partenaire principal est la Caisse des dépôts - estime avoir obtenu "40  000 créations ou consolidations d'emplois" depuis sa création, en 1988.

 

"Les gens qui viennent sont presque illettrés, et ont la trouille de la formation".

Lens de notre envoyé spécial

C'est un immeuble sans âme, niché au cœur de la Grande Résidence, une cité lensoise qui abrite 5  000  personnes  : plus d'un tiers d'entre elles sont au chômage, près d'un tiers - pour partie les mêmes - sont électeurs du FN. Deux étages y sont dévolus à un "ensemblier d'insertion"  : le groupe Ardense, dont l'organigramme en millefeuille est un premier indice pour comprendre qu'ici, en tout cas, le retour à l'emploi n'a rien d'une sinécure.

Premier étage, première étape. L'association Droit au travail, créée par un groupe de chômeurs anciens militants syndicaux, est le lieu d'accueil. On y entre... et on y reste une ou plusieurs semaines, voire plusieurs mois. Derrière la longue liste des ateliers proposés - CV, alphabétisation, cuisine, couture, théâtre, photo, etc. -, on devine l'état de misère dans lequel peuvent être plongés ceux qui poussent la porte  : d'anciens salariés du textile, de la sidérurgie ou des mines, mais aussi, parfois, d'anciens détenus sortant de prison. Manque d'hygiène, alcoolisme, drogue, malnutrition et illettrisme sont couramment observés et combattus. "Les gens arrivent ici avec des dettes et des problèmes de logement, explique Pierre Deneux, directeur de Droit au travail. Il faut d'abord remettre à plat leur situation pour qu'ils puissent penser à autre chose." S'engage ensuite une autre bataille, également essentielle  : la remise en confiance. "Certains CV ne comportent que des heures de formation. Ils cherchent du boulot en disant  : "Je suis nul"", observe la codirectrice de l'association, Odile Maréchal, qui se dit frappée par la métamorphose de ceux qui reçoivent une fiche de paie après avoir travaillé quelques heures.

La phase suivante, administrativement dénommée "mise à l'emploi", se passe au huitième étage  : là se trouvent les locaux de Dynamic Emploi, qui fédère trois structures d'insertion. Les préoccupations y sont les mêmes. "Ceux qui viennent ont des compétences, mais ont été vraiment "cassés"", souligne le responsable du groupe, Roland Gruwe, qui indique que 60  % du temps sont encore consacrés à "l'environnement" extraprofessionnel des personnes en recherche d'emploi. "Si l'on ne règle pas leurs problèmes de la vie quotidienne, ils n'iront pas travailler", explique-t-il. La question du transport n'est pas des moindres  : certains doivent parcourir des kilomètres à pied pour aller travailler. "On est en relation avec des entreprises classiques, mais, à la différence d'une boîte d'intérim, on est aussi des "accompagnateurs sociaux"", précise M.  Gruwe. Lucide, cet ancien permanent CFDT de la métallurgie, délégué national du Mouvement national des chômeurs et précaires (MNCP), admet que "certains ne pourront jamais retrouver de travail" et que d'autres, minoritaires, "sont dans le système". Mais il se félicite que "70  personnes sur 450 aient obtenu un CDI -contrat à durée indéterminée-" en 2002.

Ajouté à son expérience, ce résultat le maintient à des encablures de la stigmatisation des chômeurs et des RMistes qui a souvent cours ailleurs. Il le conduit aussi à observer avec la plus grande méfiance le dispositif préparé par le gouvernement. "Le RMA -revenu minimum d'activité, récemment créé par le gouvernement- est un point de vue comptable, qui ne tient pas compte de l'humain", note M.  Gruwe.

"Pourquoi une entreprise (...) qui a l'embarras du choix irait-elle chercher quelqu'un qui peut poser problème  ?", s'interroge Marc Lepel-Cointet. Cet ancien cadre immobilier, licencié à l'approche de la cinquantaine, dirige depuis 1993 Recup'tri, une association d'utilité sociale qui est un autre maillon du groupe Ardense. A partir du ramassage de verre, l'association s'est développée dans la sous-traitance industrielle. Une cinquantaine de personnes, en CES ou en CEC, remettent ici un pied à l'étrier. "C'est une mise en situation de travail, note M.  Lepel-Cointet. Elle est essentielle, c'est comme ça que les gens se révèlent à eux-mêmes." Lui aussi a pris la mesure d'obstacles qui se situent en amont de la confrontation à l'outil de travail  : "Les gens qui viennent ici sont presque illettrés, constate-t-il. Ils ont un souvenir épouvantable de leur scolarité et la trouille de la formation."

Jean-Baptiste de Montvalon